Passage à vide

A un moment donné, je me suis découragée.

Ca a commencé environ un mois après mon arrivée.

Je me suis rendue compte que pas un jour ne passait sans que je ne pense à mes amis. A tous. Sans exception. Un par un, par flashes impromptus au cours de la journée, je les voyais, dans leur travail, dans nos souvenirs de soirées, à la fête qui a précédé mon départ. Ca ne loupait pas. Chaque jour leurs regards, leur affection, leur voix, leur sourire, chaque jour des souvenirs de nous ensemble.

C’est là que j’ai réalisé que j’étais seule, ici.

Oh, pas vraiment seule, non. Il y a mon amour qui fait des allers-retours entre chacun de ses circuits, il y a ses amis qui m’appellent dès qu’ils font quelque chose, il y a sa mère que je peux voir occasionnellement.

Enfin bref, il y a sa vie à lui, dans laquelle je suis venue m’inclure, et dont chaque membre m’accueille à bras ouverts.

Mais il n’y a pas ma vie à moi.

Quand j’ai réalisé à quel point mes amis me manquaient, j’ai aussi réalisé tout le reste : que j’ai quitté mon travail, mon confort, mes habitudes, ma routine, tout ce que je savais, tout ce que je faisais sans réfléchir, tous les endroits où j’allais, tout ce qui faisait ma vie, en somme, et ma confiance en moi.

Finalement, il a fallu que j’arrive ici pour réaliser l’importance de ce que je faisais : j’ai quitté ma vie, et je dois m’en faire une nouvelle.

Alors, je me suis sentie seule. Et petit à petit, certaines choses ont commencé à me sembler insurmontables. Au premier rang desquelles, la langue. Cette langue qui est la clef d’absolument toute la nouvelle vie que je dois construire, je n’y arrive plus. Je pense que je n’y arriverai jamais. Je me noie et me débats dans la frustration de ne toujours rien comprendre à ce qu’on me dit, alors que je sais de mieux en mieux m’exprimer. Les gens me comprennent, eux. C’est bien dommage d’un côté, parce que ça les incite à me répondre en mongol, mais là, c’est le néant. Quand il s’agit de faire des courses, je devine ce qu’ils disent plus que je ne comprends. Evidemment, si je dis "je voudrais des œufs", la vendeuse va me demander "combien", c’est logique. A la télévision, je ne comprends toujours que les mêmes mots. Jamais une phrase entière. Je n’évolue pas, alors que j’apprends chaque jour de nouveaux mots. Alors, je me suis braquée. Et cette langue, je n’ai plus pu l’entendre. Je n’ai même plus voulu faire l’effort. Parce que je baigne dans cette langue inconnue de tous côtés, les rues, la télévision, les journaux, les livres, les conversations dans la rue, parce que ma langue ne me sert à rien d’autre qu’à communiquer avec mon amour, qui, lui, aimerait bien de temps en temps communiquer avec moi dans sa langue. Parce que finalement, qu’une langue se refuse à moi m’est très difficile à vivre. Finalement, communiquer m’est interdit. Finalement, sans communication, comment peut se faire l’intégration ?

Alors, j’ai eu un passage à vide.

Heureusement, mon homme avait décidé de reporter son prochain circuit pour pouvoir faire avec moi toutes les démarches administratives en vue de notre mariage. Il est donc resté avec moi huit jours et pendant ces huit jours, nous avons couru de tous les côtés. Finalement, nous avons pu déposer notre dossier de mariage… Non, pardon. Nous avons pu aller déposer notre dossier de mariage. Celui-ci n’a pas été accepté car il manquait un document obligatoire que doit délivrer l’ambassade. Douche froide. Retour à la maison comme des zombies. Déception. Et c’est reparti pour la paperasse, toute seule, cette fois, parce que deux jours après, il repartait travailler.

Les huit jours que nous avons passés ensemble sont tombés à point nommé au moment de mon passage à vide. Mais cette mauvaise nouvelle, qui contrecarre tous nos calculs de dates et de visas, m’a refait plonger dans une espèce d’humeur mélancolique. Les papiers que j’ai dû faire toute seule, je les ai faits, bien sûr, mais chaque visite chez l’imprimeur, chez le traducteur, chez le notaire, m’a rappelé que je suis dans un pays dont je ne comprends pas la langue. Pourquoi donc ai-je essayé de plaisanter avec cette petite mémé qui m’a fait mes copies, puisque je savais que je n’allais rien comprendre à la réponse qu’elle me ferait ? Pourquoi donc ai-je continué de poser des questions à ce premier notaire qui refusait d’authentifier mes papiers, alors qu’il m’a dit immédiatement qu’il ne parlait ni anglais, ni français ? Communiquer, je ne peux pas m’en empêcher. C’est bien là le problème.

En fin de compte, ce n’est pas tant la solitude qui me gêne. C’est plutôt la conscience de la difficulté que ce sera d’en sortir.

Bons baisers d’Oulan Bator

Il paraît qu’il faut que j’écrive ici, que le temps passe, que la foule en délire commence même à trouver qu’il est long, et je peux comprendre, oui, des semaines à vous parler de mon départ et subitement plus rien, je peux imaginer que ça paraisse étrange.

C’est que je n’y arrive pas. J’ai écrit et effacé déjà trois articles. Je ne parviens pas à transmettre quoi que ce soit et je ne m’explique pas cette absence totale de capacité à écrire.

Je voudrais vous dire que je suis heureuse ici. A la lecture de mes articles, je lis de la mélancolie. D’où vient-elle, je l’ignore, puisque je ne la ressens même pas !

Je voudrais vous dire tout ce qui se passe dans mon cerveau, mais je n’arrive pas moi-même à y voir bien clair. Un mélange d’excitation et de lassitude, de joie et de découragement, face à tout ce que je dois apprendre. Cette phrase, par exemple, j’ai dû m’y reprendre à trois fois pour l’écrire. Qu’allez-vous en retenir ? Que je suis lasse et découragée, alors que je dis aussi que je suis excitée et joyeuse. Je n’arrive pas à expliquer le mélange de ces sensations, je n’arrive pas à les quantifier, alors vous les transmettre, je pense que ce n’est pas pour demain…

Je pense qu’il faudrait tout vous raconter dans le menu détail, les anecdotes qui font que je me décourage parfois, et celles qui font que je suis au bord de l’extase souvent. Des anecdotes, il y en a, forcément ! Tout est sujet à aventure, parce que tout est inconnu. Faire ses courses, se déplacer, acheter des collants, rencontrer des amis, chercher du nettoyant visage, poster une lettre, tout, forcément, relève de l’inconnu, parce que je ne connais pas la ville, je ne connais pas les magasins, je ne connais pas la langue, je ne connais pas les habitudes du pays.

Cette phrase, qu’allez-vous en retenir ? Que ça ne va pas, que tout est compliqué, que je galère. Mais ce n’est pas du tout ce que je veux dire !

Je vais essayer de résister à la tentation d’effacer aussi cet article, et essayer de le publier tel quel.

S’il vous plaît, retenez que tout va bien. L’aventure ne fait que continuer.

Ce que je peux vous dire, quand même, c’est ce qui m’étonne ici, ces petites choses qu’on ne voit pas chez nous, qui me fascinent maintenant et deviendront un jour tout à fait naturelles même pour moi. Alors, en vrac :

- les filles se tiennent par la main, la taille, le bras, dans la rue. Non, la ville n’est pas envahie de lesbiennes, ce sont juste des amies, mais elles marchent comme ça. Quand j’ai retrouvé l’autre jour la maman de mon homme pour aller faire un tour en ville, c’était la deuxième fois que je la voyais, et à peine saluées, alors que nous avons commencé à marcher, elle m’a attrapé le bras. C’est pour ainsi dire étonnant, mais ensuite, elle m’a pris la main, les épaules… Nous avons marché comme ça. Etonnant, oui, de donner la main  à sa belle-mère. Je n’étais pas franchement à l’aise.

- les filles, d’ailleurs, parlons de leur style vestimentaire. Rares sont les filles stylées. La tenue de base se compose d’un caleçon ou d’un pantalon noir et d’une chemise par-dessus. Je m’étonne de ce manque général de style. Les styles, les couleurs, les matières, sont mélangées sans aucun souci d’harmonie. Couleurs rares, imprimés rares. Je suis toujours étonnée de ce décalage avec la Chine voisine, je pensais que les magasins ne proposaient pas de jolis vêtements, mais si, j’en ai vus. Des kilomètres de magasins dans lesquels j’ai cru perdre la raison face à des charmantes jupettes colorés, des délicieux petits hauts imprimés, des collants aux motifs et couleurs originaux, des bijoux fantaisie adorables remplis de strass, de nœuds-nœuds, de petites choses jolies, des kilos d’accessoires à cheveux à croquer (ceux qui savent comment je m’habille ne comprendront même pas comment j’ai pu résister à la tentation et acheter uniquement deux paires de collants), et tout ça ne coûte rien du tout ! Donc, je ne comprends pas pourquoi je ne retrouve pas ces vêtements et accessoires sur les filles dans la rue. Et puis parfois, une fille sortie de je ne sais où porte en pleine journée une robe en voile bleue, mini devant et à longue traîne derrière, avec des escarpins strassés à plateforme… Ou des jeunettes en mini-short avec des talons de malade (le talon, globalement, est l’ami de la Mongole), ça des minis-shorts, on en voit pas mal sur les jeunes, c’est LA tenue de la jeunesse féminine mongole !  Finalement, les hommes sont globalement mieux habillés que les femmes, en fait.

- la lumière… Ici, il fait jour très tôt et nuit très tard. Mais surtout, ce qui me fascine, c’est la nature de la lumière : quand il est 7 heures du matin ici, il y a la lumière de chez nous quand il est 10 heures. Quand il est 19 heures, il y a la lumière de chez nous quand il est 16 heures. Ca, c’est très perturbant. Le matin, je suis systématiquement réveillée par le jour qui perce à travers les rideaux. Au vu de la luminosité, je pense qu’il est 10 heures ; je vérifie, il est 6h30… Je ne sais pas combien de temps je mettrai à m’habituer à ça.

- les taxis non-officiels. Où que vous soyez dans la ville, postez-vous en bord de route, tendez la main ou faites du stop, et une voiture finira par s’arrêter pour vous emmener où vous le souhaitez. Il peut s’agir d’un taxi, bien sûr. Mais il peut aussi s’agir de quelqu’un qui passait par là et profite de l’occasion pour gagner quelques tugriks. Oui, parce que même si vous faites le signe du stop, cela n’existe pas ici. Il faudra nécessairement payer un petit quelque chose en partant.

- la relation vendeur-client dans les magasins. J’ai beaucoup de mal à trouver les mots qu’il faut pour l’expliquer, mais ce n’est pas comme chez nous. On dirait qu’il n’y a pas de hiérarchie entre le "client-roi" et le "vendeur à son service" comme il peut y avoir chez nous. A chaque fois, j’ai cette même impression : client et vendeur sont dans une même galère et les deux s’entraident pour en sortir. C’est comme si le système n’était pas encore bien rôdé. Le client n’a pas l’impression de déranger le vendeur, le vendeur ne se sent pas obligé d’être super-poli et respectueux envers le client, les deux sont sur une sorte de pied d’égalité et vont, ensemble, chercher à résoudre le problème du moment (trouver des bananes, acheter un timbre, vérifier la taille d’un vêtement…). C’est très difficile à expliquer. Venez le voir pour le comprendre !

- la politesse. Ici, le "merci" est rare et le "s’il vous plaît" n’existe pas. C’est quelque chose que je sais depuis ma première venue en Mongolie, et j’ai toujours du mal à m’y faire. On ne dit pas "tu me passes ton briquet s’il te plaît ? … Merci !" mais "tu me passes ton briquet ?" et basta. Mon homme connaît bien la culture française et s’y plie volontiers dans le cadre de son travail avec les Français, mais, comme il dit,  ça le "fatigue", toutes ces formules qui ne servent à rien d’autre qu’à être poli. Il me reprend régulièrement quand je le gratifie d’un "merci" qu’il estime incongru. "Non, pas merci !" et avec lui, je cherche désespérément à me plier à cette culture-là, et c’est moi que ça fatigue ! Combien de fois je me suis forcée à ne pas lui dire merci et ensuite, à rester pendant une minute avec la culpabilité de ne pas avoir dit quelque chose que je devais dire ?! Je suis imprégnée de culture française, c’est normal, mais ça viendra. Quand sa mère, la première fois que je l’ai rencontrée, m’a servi du thé, j’ai spontanément dit merci, et il m’a encore dit en riant "non, pas merci !". Imaginez-vous cela, ne pas dire merci à votre belle-mère que vous rencontrez pour la première fois et qui vous sert du thé ? De la même façon, on ne dit pas merci quand on quitte un magasin. En fait, le merci est réservé aux vrais services rendus, aux vrais gestes amicaux, aux choses importantes, mais on ne dit pas merci quand on nous passe le sel ! Idem pour bonjour. Je pense être la seule habitante de l’immeuble à dire bonjour à ses voisins quand elle les croise. Ils me répondent, bien sûr, et avec le sourire (apparemment ça leur fait vraiment plaisir que je leur dise bonjour !) mais aucun d’entre eux ne me le dit spontanément, j’ai testé. Selon mon homme, c’est normal. On ne se connaît pas, on ne se dit pas bonjour et lui-même ne dit bonjour à aucun des voisins qu’il croise. Finalement, tout ceci procède de cette espèce de simplification des rapports humains dont j’ai déjà parlé. Mais moi, imprégnée d’éducation à la française, je risque de mettre du temps à m’y habituer complètement et à ne ressentir aucune culpabilité à ne pas dire merci ou bonjour…

Je pense qu’il y a encore pas mal de choses étonnantes ici. Pour aujourd’hui, j’en reste là !

(et un article enfin fini, un !!!!)

Cinq minutes

Alors voila, on y est.

Je vais la prendre, cette valise, et je vais la remplir de ce qui devra faire ma nouvelle vie.

Dans un instant, tous les sacs garnis d’affaires que je mets de côté depuis des semaines en prévision de ce moment seront éparpillés sur le lit pour jauger exactement de la place qu’ils prendront.

Dans un instant, je le sais, mon cœur va s’emballer et ne se calmera que quand le sac sera fermé.

Ou bien quand il sera sur le tapis roulant l’emmenant vers un nouveau continent.

Ou bien quand je le récupèrerai sur un tapis roulant qui en a vu d’autres.

Ou bien encore quand je l’ouvrirai, dans les murs qui m’accueilleront.

A quel moment exactement mon cœur va cesser de battre la mesure du temps qui me sépare de cette nouvelle vie ? Je l’ignore.

A cinq minutes de m’atteler à la tâche des choix insolubles, je réalise le chemin parcouru depuis le jour où a été prise la décision de m’y soumettre.

Octobre 2013. Dali, Chine. Un bar restaurant, de la musique, une table en bois dehors, et un spleen incontrôlable à l’idée que l’histoire que je suis en train de vivre est vouée à l’échec. Des cigarettes, de la vodka, pour masquer cette tristesse qui m’a étreinte quelques instants plus tôt et ce bonheur qui m’a accaparée quelques semaines plus tôt. La prise de conscience inéluctable que nous ne sommes rien qu’un instant et que l’histoire est magnifique en même temps qu’éphémère. Le regard de mon amour, qui me découvre nue du sourire que j’affiche depuis notre rencontre. Ses questions, mes mots, ce sentiment étrange de gâcher le moment, cette impuissance à pouvoir faire autrement. Et alors, ses réponses. Sa réponse. Simple, limpide, réfléchie depuis plusieurs semaines, qui lui brûlait les lèvres et n’attendait que le moment adéquat pour en sortir. Ses projets, construits, faciles, sa présence, ses certitudes, son absence totale de peur.

Ca n’a pris qu’une seconde, peut-être même un peu moins. Il l’a dit, je l’ai accepté. Je l’ai écouté jusqu’au bout sans rien dire, j’étais touchée, éberluée. J’ai attendu quelques jours pour lui donner ma réponse, mais je n’y ai pas réfléchi. J’ai pris ma décision aussi vite que je l’ai aimé, au moment-même où il m’en a parlé, sans doutes et sans peurs.

La peur, c’est après qu’elle a surgi, c’est maintenant.

Et voila, on y est.

Une nuit, une journée, une nuit, et l’Avion.

Une nuit, une journée, une nuit, quelques films et deux escales, et la Mongolie.

Je vais prendre une grande inspiration, ouvrir mon sac, et préparer la vie qui nous attend. La vie, tout simplement.

L’armure

 

 

L’armure, tu la fendilles avec un éclat de rire.

Avec la tristesse qui perce à travers un détournement de tête au moment de te faire la bise parce que tu crois que c’est déjà la dernière que je te fais.

Avec ton sourire quand je te dis qu’on se revoit bientôt.

Avec ta façon boudeuse de dire "moi j’aime pas dire au revoir".

Avec le bracelet que tu m’as fait avec tes petites mains et ton grand cœur.

Avec le "je t’aime tata" qui termine la lettre que tu m’as écrite.

Avec tes bras que tu ouvres en grand pour me dire bonjour.

Avec ta joie de vivre et ton insouciance et toute ta candeur.

Avec tout ce que tu aimes apprendre de moi et tout ce que je ne t’apprendrai plus.

Avec tes yeux si clairs que j’y vois la distance qui va nous séparer.

Avec ton amour grand comme ton incompréhension.

Avec ta beauté qui va encore évoluer et que je ne verrai plus qu’à travers des écrans et des satellites interposés.

Avec tout ce que je vais râter de toi et que je ne rattraperai jamais.

L’armure, tu ne la fendilles pas, tu l’arraches, tu la détruis, parce que tu es plus forte qu’elle et que moi réunies.

D’armure, avec toi, je n’en ai pas.

 

 

 

Exister ou vivre ?

En ce moment, je vide ma chambre. Je parle de ma vieille chambre d’adolescente et jeune adulte, que je n’ai jamais vidée lorsque j’ai quitté l’appartement familial. Aujourd’hui, il faut bien que je statue sur toutes ces choses rangées, conservées, oubliées… Cela me donne l’occasion de mettre la main sur tout un tas de choses, de parcelles de moi, de moments oubliés. Je ne m’attarde pas là-dessus, parce que je me serais bien passée d’être confrontée à tout ce passé à la veille d’un autre futur. Je ne dis pas que c’est désagréable, non, mais c’est émouvant, tout simplement. Et les émotions, en ce moment, je les évite, je les contourne, je les refoule, parce que ce n’est pas le moment pour ça, mais seulement le moment pour avancer sans se retourner, ni même s’attarder. C’est ainsi.

Mais fermons cette longue parenthèse et venons-en au fait.

Dans mes affaires, j’ai retrouvé quelque chose que j’avais oublié et que je n’ai pas pu m’empêcher de relire.

Il s’agit du brouillon de la première épreuve de la conférence du jeune Barreau.

La conférence du jeune Barreau, c’est quoi ? C’est un concours d’éloquence auxquels peuvent participer les jeunes avocats. Ce concours se déroule en deux temps : une première épreuve orale, après préparation d’une heure, devant un jury composé, bien sûr, d’avocats, puis une seconde épreuve orale que l’on prépare chez soi avant de soutenir son travail devant le même jury.

Les épreuves sont des exercices d’argumentation sur des sujets à mi-chemin entre l’actualité, la philosophie, le droit, mêlant parfois humour ou références culturelles. L’idée est d’argumenter, de convaincre, un peu comme dans une plaidoirie ou un discours.

A titre d’exemple, pour la seconde épreuve, j’avais tiré au sort comme sujet "la justice est-elle rendue ou administrée ?"

Mais c’est donc de la première épreuve dont je veux vous parler aujourd’hui. Le sujet que j’avais tiré au sort était : "exister ou vivre ?"

J’ai relu mon brouillon, il y avait un premier brouillon de notes éparses et de réflexions peu structurées, et un brouillon de ma prestation, que j’avais rédigée en totalité (!). J’ai peut-être fait quelques aménagements improvisés lors de ma présentation, mais peu importe, le fond est là, et j’ai décidé que j’allais le publier ici. Alors je rappelle qu’il s’agissait d’une épreuve orale, donc le brouillon n’est absolument pas littéraire ! Il faut aussi que vous l’imaginiez avec les intonations d’un discours. Bonne lecture, et n’hésitez pas à me faire part de vos réflexions sur ce beau sujet !

"Exister ou vivre ?

Je vois dans vos yeux, Messieurs, que vous avez votre avis sur la question ou un début d’avis, quelques pistes de réflexion.

C’est une étrange question, une belle question, qui laisse entrevoir de grandes choses, a priori.

Songez-y : exister ou vivre ? Voyez, sentez, devinez, tout ce que ces deux verbes supposent. Sentez, oui, car ces deux acceptions en appellent aux sens. A priori, faire un choix semble aisé mais, à bien y réfléchir, ce n’est pas le cas.

Raisonnons.

Qu’est-ce qu’exister ? Qu’est-ce que vivre ?

Exister, c’est être en vie, tout simplement.

"En vie" ? Mais être en vie, ne serait-ce pas plutôt… vivre ?

Être en vie, demandons aux médecins, de quoi s’agit-il ? "Un être est dit "en vie" quand son cœur bat". Bon. Pourquoi, alors, avons-nous si souvent l’impression d’exister quand notre cœur bat ? L’amour, c’est exister, non ? A moins que l’amour ne soit vivre… ? Mais laissons là cette digression futile, la vie c’est sérieux, Messieurs, la vie c’est scientifique, notre ami en blouse blanche le dirait : "un être n’est plus en vie quand son cœur ne bat plus".

La mort est la fin de la vie, oui, c’est certain.

Mais pas la fin de l’existence.

Les Bouddhistes, les Incas, les Celtes, vous l’expliqueraient mieux que moi.

L’existence des morts perdurerait par procuration, dans le souvenir des vivants, et se transmettrait aux vivants suivants, une fois les vivants devenus morts.

Si la vie finit avec la mort mais que l’existence y survit, alors, cela signifie que l’existence est éternelle et infinie.

Et en étant éternelle et infinie, l’existence serait donc supérieure à la vie.

Mais c’est pourtant la vie qu’on protège, la vie avec un grand V, le droit à la vie, la protection contre les atteintes à la vie, la survie de l’espèce humaine, les êtres vivants.

L’existence n’a jamais été érigée en notion supérieure. L’existence ne semble finalement être qu’un ersatz de la vie, tout juste un synonyme pour auteurs en mal d’inspiration, un synonyme épineux, aux sons raides, à la longueur proportionnelle à sa durée, finalement… Benigni aurait-il intitulé son chef d’œuvre "l’existence est belle" ?

Alors soit, il faut s’y résoudre : vivre est d’un intérêt supérieur à celui d’exister.

Mais vivre, c’est passif, c’est neutre, c’est juste… être.

Exister… Entendez ce qu’est exister ! Exister, c’est faire, c’est agir, c’est positif ou négatif, mais c’est ACTIF !

Alors voila. Voila où le bât blesse et voila pourquoi cette question est si ardue à trancher. Le choix est impossible car les deux propositions ne s’excluent pas mutuellement, car il est tout simplement impossible d’exister sans vivre, vivre est le préalable obligatoire, sinon cela reviendrait à choisir entre la mélodie et le violon, entre la toile et le pinceau, entre l’œuvre et l’outil.

Car l’existence EST notre œuvre. Alors cette question tortueuse et fascinante, "vivre ou exister", se résoud le plus simplement du monde : vivre ET exister ! Vivre, oui, bien sûr, j’en remercie mes augustes géniteurs mais exister aussi, parce que là est mon déterminisme, ma liberté, mon envie. Faire des choix, les assumer, profiter, sentir, ressentir, aimer, haïr, prendre parti, se tromper, souffrir, se relever, faire confiance, vouloir, faire, essayer, tenter, se laisser tenter, succomber, réfléchir, jouir, CA c’est exister, et c’est bien tout ceci qui fait le sel de la vie. "

Vous aussi vous trouvez que ce texte a un drôle d’écho en ce moment ? :)

Mettre des mots

 

 

Des mots, j’en ai écrit, des kilomètres de mots, des mots maîtrisés, mais très froids,

Des mots j’en ai dits, métier de la loi, maîtres-mots mais très droits,

Pourtant me voila, au terme de cela, sans un traître mot en moi,

Je m’étrangle et m’entrave, m’étripe la mémoire, m’étrique la voix, métronome au travail, mes tracas je ravale, mes trésors à l’archivage, tels mon travail enterré et ma robe au grenier,

Etrenné ce métier, m’être dévouée, s’y soumettre, s’y laisser entraîner, stressant mais trépidant, mais très prenant, mais très aimé,

Maintenant m’omettre, et puis tout enterrer, mes traces de vous, clients, mes traces de moi, avant,

Papier à lettres à brûler, plaque à rayer, m’éteindre finalement, mais triste, mais un pas en avant, m’étreindre,

Et maintenant ?

 

Au revoir, Maître.

 

 

Et si je faisais une pause ?

Depuis quand exactement n’ai-je pas ouvert le tableau de bord de ce blog ? Une éternité, sans doute, puisque ça fait une éternité que mon amour des steppes a regagné son pays.

Ici, la vie se déroule toujours comme un long serpentin, avec son lot quotidien d’imprévus à solutionner et de questions à mettre de côté.

Je m’efforce d’avancer sans m’arrêter, parce qu’il est toujours risqué de s’arrêter au beau milieu d’une marche. Le risque est grand de ne plus se relever, de rester assis là, flapi, le corps repu d’efforts et la motivation oubliée quelque part dans le précédent kilomètre.

Des kilomètres, j’en écrase. Des kilomètres de rangement, d’organisation, de lettres, de comptes, d’administrations, de files d’attente, de papiers, de colis, de démarches en tout genre aussi rébarbatives que nécessaires et tellement prenantes qu’elles m’éloignent de moi-même.

Moi-même, je ne sais plus où je me suis perdue. Probablement quelque part entre ma valise qui attend d’être remplie et mon sac qui attend d’être vidé.

Avancer, c’est la seule chose que je puisse faire aujourd’hui, car je suis sur la paroi d’une roche et que le sol est maintenant bien trop bas pour que je redescende.

Dommage que le sommet soit encore si loin et l’ascension encore si longue.

Je parle par métaphores, parce que si je me hasarde à mettre des mots sur la réalité de mes pensées, ce court texte pourrait bien devenir un livre.

Un projet après l’autre…

Je ne sais pas depuis quand exactement je n’ai pas ouvert le tableau de bord de ce blog, mais quand je l’ai fait ce soir, j’ai eu la surprise de découvrir que rien n’a changé : vous êtes toujours là, les fidèles, mais aussi les autres, qui arrivent par hasard ici, s’y plaisent visiblement puisque j’ai toujours plus de visites que de visiteurs. Aucune statistique n’a baissé, le graphique de vos consultations est sensiblement le même qu’avant, avec des pics inexpliqués, et puis le ronron de ma trentaine de visites par jour, stable, fidèle, solide.

J’aime à penser que l’absence ne change rien.

J’aime que vous me démontriez que l’absence ne change rien.

Samedi again #59

Cette semaine, concrétisation.

Deux ans et neuf jours.

C’est le temps que j’aurai passé dans l’appartement de la Rue de la Réalité. Après l’avoir rempli de meubles et de sentiments, je l’ai vidé, cette semaine, je l’ai nettoyé, cette semaine, et j’ai rendu ses clefs, cette semaine. Je me suis replongée malgré moi dans mon état d’esprit au moment d’y entrer, et je n’y ai pas vu que de la joie, et puis je me suis questionnée sur mon état d’esprit au moment de le quitter, et je n’y ai pas vu que de la peine. J’y suis entrée forcée par une décision que je subissais, je le quitte portée par une décision que j’ai prise. J’y suis entrée avec du sel sur les joues et un petit pli au coin des lèvres, je le quitte avec un grand sourire et de l’humidité entre les cils. Transition. Parenthèse refermée. Première étape franchie.

Six ans, trois mois, et une semaine.

Ce sera la durée de ma carrière d’avocat. Le 15 avril 2014 à 23h59, je le serai toujours. Le 16 avril 2014 à 00h00, c’est fini. La lettre est partie, cette lettre que jamais, jamais, je n’aurais pensé écrire dans ma vie d’avocat. Cette lettre qui dit au revoir à mon Ordre, à ma profession, à une partie de ma vie qui m’aura apporté un sacré poids d’émotions. Un poids, oui, le mot est choisi, car je quitte cette profession avec une pointe de tristesse mais avec un énorme sentiment de soulagement. Libre, je me sens. Heureuse de mon choix et certaine que c’est le bon. Je quitte ce métier que j’aime sans aucun regret. Paradoxe étonnant que je ne suis pas seule à ressentir, nombre de mes confrères disent aimer ce travail, vibrer pour lui, le trouver noble et Beau, mais ont l’envie souterraine et refoulée, de l’abandonner. Cinq petites semaines. Liberté en voie de décollage.

Parce que la vie est taquine, ma lettre est sortie de l’imprimante au moment-même où entrait dans le bureau l’avocate qui est pressentie pour me remplacer. Elle semble sérieuse et s’exprime bien, elle est élégante sans fioriture, ses cheveux sont bien coiffés, son regard est franc, son sourire tout autant, elle est dévouée, motivée, elle en veut, et elle fera parfaitement l’affaire pour me remplacer, ce qui me procure une sorte de tristesse nostalgique et d’envie de lui claquer la porte au nez en lui disant de ne pas remettre les pieds ici. J’ai parlé de concrétisation ? On est en plein dedans. Pourquoi est-ce si difficile pour moi de ne pas ressentir envers elle cette espèce de jalousie étrange pour cette place que JE lui laisse parce que JE l’ai décidé ?

Mon amour des steppes est reparti après avoir passé deux semaines ici. Son visa ne permettait pas qu’il vienne en avril comme prévu, et sa venue a dû être avancée, pour notre plus grande joie. Je m’attendais à le revoir dans deux mois, voila qu’il m’annonce qu’il vient dans une semaine ! Pause de douceur dans ces mois de questions et de choses à régler. Apaisement. Calme. Plénitude. Amour qui perdure et qui perdurera. A l’aéroport, nous nous sommes retrouvés petits amis ; à l’aéroport, nous nous sommes quittés fiancés. Ce sera là-bas, et ce sera dès que j’arrive, dans deux mois, ou trois tout au plus. Après ces quelques jours à vider et nettoyer l’appartement en voyant le passé me revenir comme un boomerang, après ces moments de bilan à me revoir, bien malgré moi, dans les pires moments de détresse qu’ont pu abriter ces murs il n’y a pas si longtemps, je n’arrive pas à croire que je porte en ce moment un anneau virtuel de fiançailles et bientôt, très bientôt, un anneau bien réel de femme mariée. La vie, ses taquineries, et ses surprises incroyables…

Je vous avais prévenus que c’était la semaine de la concrétisation ! :)

♦ ♦ ♦

Samedi again #58

 

 

Cette semaine, ça avance.

 

La date de déménagement est fixée, ce sera pour le dernier weekend du mois. Quitter cet appartement, c’est la première étape vers autre chose.

La deuxième étape, et non la moindre, c’est ma demande officielle d’omission à l’Ordre (c’est-à-dire "bonjour Monsieur le Bâtonnier, je ne serai plus avocat à partir de tel jour, merci de me rayer des listes. Ah oui, au fait, mes dossiers seront désormais traités par Maître Machin. Allez, au revoir, au revoir président !") Pour cela, il me faut donc le nom de mon successeur…

J. a finalement décliné mon offre de vente de clientèle. J’ai immédiatement contacté et rencontré deux autres potentiels successeurs. A suivre…

Mon propriétaire m’a fait une contre-offre concernant la cuisine. Je l’ai acceptée. Voila un énorme souci de moins, cette cuisine restera donc où elle est !

Mon chéri vient enfin d’avoir son visa pour venir en France. Un mois que nous attendions, nous commençions à stresser un peu, puisque habituellement le délai est de quinze jours. L’ambassade avait tout simplement oublié de le prévenir… Il devrait donc débarquer ici au mois d’avril, et repartir début mai avec moi sous le bras pour ses contrées. J’ai tellement hâte de connaître enfin cette ultime date fatidique !

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Samedi again #57

 

Cette semaine, du travail, du travail, du travail.

 

 RollMandaLamétriefermière1887

 

MenzelLaforge1875

 Menzel, La forge, 1875.

 

LégerLesconstructeurs1950

Léger, Les constructeurs, 1950.

 

MilletLesglaneuses1857

Millet, Les glaneuses, 1857.

 

 

VermeerLadentellière1669

Vermeer, La dentellière, 1669.

 

CézanneLavocat(loncledominique)1866

Cézanne, L’avocat (l’oncle Dominique), 1866.

 

MilletLafournée1854

Millet, La fournée, 1854.

 

ChardinLablanchisseuse1730

Chardin, La blanchisseuse, 1730.

 

CaillebotteLesraboteursdeparquet1875

Caillebotte, Les raboteurs de parquet, 1875.

 

GueldryLesmeuleurs1888

Gueldry, Les meuleurs, 1888.

 

PicassoFemmeaurepassage1904

Picasso, Femme au repassage, 1904.

 

RembrandtLeçondanatomiedudocteurtulp1632

Rembrandt, Leçon d’anatomie du docteur Tulp, 1632.

 

DixLesalon1921

Dix, Le salon, 1921.

 

EbbetsLunchatopaskyscraper1932

Inconnu (attribué quelquefois à Ebbets), Lunch atop a skyscraper, 1932.

 

SteenLeboulangerdeleydearentoostwaardetsonépousecatharinakeizerswaard1658

Steen, Le boulanger de Leyde Arent Oostwaard et son épouse Catharina Keizerswaard, 1658.

 

VanGoghSemeurausoleilcouchant1888

 

Van Gogh, Semeur au soleil couchant, 1888.

 

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